Premières recherche dans le cadre du compagnonnage avec le POLAU à compter de 2025
Conception : Albane Danflous et Gabriel Soulard
Sur une idée originale de : Gabriel Soulard
Exhausser et exaucer nos attachements
Et si nous inventions un nouveau cadre de recherche, de quête de nos liens aux sols et de nos multiples appartenances : dans les cycles biogéochimiques d’abord, dans les cycles du vivant, et pourquoi pas jusqu’aux affects, les symboles et les mythes qui nous relient aux sols vivants. A une période où l’éloignement et l’invisibilisation des sols semble de plus en plus important, quelle nouvelle représentation nous permettrait de réaliser l’importance écosystémique de nos liens aux sols ?
Le bassin versol permet de s’interroger globalement et transversalement sur un espace concret
Le concept de Bassin versol puise à la source des sciences mais est bel et bien une proposition artistique, c’est donc une fiction qui pourrait bien devenir réalité, dans des déclinaisons de gouvernance et dans un contexte de pleine évolution du cadre de l’intervention publique.
Les attachements passeront par la prise de conscience géographique, comme l’ont été les bassins versants et leur traduction dans le droit français. Pour poursuivre la comparaison, les bassins versants et les rivières font aujourd’hui l’objet de démarches collectives visant à leur donner la personnalité juridique (notamment l’exemple du parlement de Loire). L’opportunité donnée par notre formulation du bassin versol est d’embarquer par la démarche arts-sciences une vision directement fondée sur trois piliers: les interactions écosystémiques, la cartographie des attachements qui y sont liés, les affects et la pensée symbolique. Notre proposition porte en germe l’espoir qu’avant de devenir une potentielle unité de gestion administrative, le bassin versol invite à devenir auto-chtones d’un endroit à travers la pleine conscience des attachements concrets, matériels et symboliques.
Bref, avec ce bassin versol, nous cherchons ce que le concept de bassin versant, ce grand ensemblier pourfendeur des frontières administratives par la force de l’eau parvient à matérialiser, là où celui du sol n’y parvient pas tant ses périmètres sont indécis et ses entrées multiples (et alors même que nous le foulons tous les jours).
Une enquête arts-sciences
Il faut avoir conscience que le néologisme « bassin versol » s’adresse à un public averti (qui sait ce qu’est le sol au sens de la pédologie, et qui sait ce qu’est un bassin versant !). Toutefois le processus d’enquête territorial, quand bien même le point de départ est nécessairement scientifique, portera un pouvoir de décloisonnement et -nous le parions- sera appropriable par un large public. Les contours imaginaires d’une terra incognita et l’enquête induite attiseront la curiosité intellectuelle. Ses déclinaisons concrètes toucheront le quotidien des habitantes : où vont mes cheveux, mes excréments, finirais-je en collembole et si oui sur quelle commune ? Les confins de la mort et de la matière organique télescoperont les enjeux très contemporains de la sacralité de nos appartenances.
S’il est de plus en plus courant d’accorder de l’importance à relocaliser ce que l’on mange (pensons aux Projets Alimentaires territoriaux), ce qu’on laisse retourner à la terre est souvent encore un impensé, voire un tabou lorsqu’il s’agit de nos organes, de nos morts, de nos fèces. Nous finissons toutes par retourner à la terre, même incinérées. Et que deviennent nos cheveux, nos ongles? Quelle masse cela représente-t-il? De quelle surface de terre avons nous besoin pour ce grand recyclage, et voire même, quelle terre sommes nous capables de nourrir et d’enrichir avec ce juste retour dans l’ordre des choses ? Dans quel état de santé je vais laisser alors les sols auxquels j’appartiens, et de quel état de santé de bassin versol aurais-je besoin pour pérenniser les existences auxquelles je suis attaché?
Nous savons bien que la recherche du « bon territoire » est vaine, vouée à l’échec dans un monde aux multiples interactions (pour prendre le seul exemple de l’alimentation faisant des kilomètres alambiqués pour retourner au sol parfois très localement). Mais l’enquête porte la promesse de rencontres de voisinage. entre collectivités. Le bassin versol devrait être un mirage s’éloignant à mesure qu’on le dessine, et en chemin nous apprendrons beaucoup de choses.
Méthode et restitutions possibles
En 2025, la compagnie va réaliser une série d’entretiens et de recherche bibliographique pour préciser le concept de bassin versol, et cherchera sur 2026-2028 un ou des terrains pour le mettre en pratique et tester l’enquête avec des équipes arts-sciences pluridisciplinaires mêlant enquêtes artistiques, scientifiques, temps de partages collaboratifs et restitutions. En pratique, les deux démarches –recherche conceptuelle et application territoriale- sont liées puisqu’un réseau d’interconnaissances de plusieurs acteurs a déjà vu le jour à Tours dans le cadre d’une école des sols vivants, préfigurée par un travail de collaboration entre la compagnie Mycélium et le POLAU Pôle Arts et Urbanisme.
Le bassin versol serait donc une entité identifiée par des méthodes proche de la biogéographie et des bilans matières, mais aussi les relations culturelles. Par ailleurs, ce bilan serait conforté par une évaluation de la santé et de la qualité des sols, sur certains critères d’évaluation également appropriables par les habitantes.
En terme de rendus et notamment de représentations des bassins versols, les déclinaisons sont grandes, entre récit sur les affects et description rédigée du système bassin versol, une ou plusieurs cartographies, des blocs-diagrammes, des analyses écosystémiques, mais également une ou des formes théâtrales et performatives comme par exemple des parcours en autobus, des sondages/fosses racontés, des écoutes collectives de sols.
Renouer avec les intraterrestres
Les habitantes des sols sont les espèces intraterrestres, le peuplement de « l’inderground ». En quelque sorte, nous marchons sur le toit de leur monde. En quelque sorte, nous sommes au-dessus du plafond des vers. Les intraterrestres sont les alchimistes qui transforment les bronzes en or, et re-muent ciel et terre.
Les intraterrestres nous appellent, nous humains, les « extraterrestres sur terre » puisque nous vivons majoritairement dans le ciel, que la plupart d’entre nous vivons hors-sol, choisissant le sans contact avec la matière.
Elles nous appellent aussi, tôt ou tard, de futurs repas désirables, pour les vers de terre et autres innombrables habitantes. In fine nous serons le festin sacré des taupes.
Elles nous appellent à vivre en conscience des flux cachés qui nous traversent et qui nous lient aux sols. Nous pouvons ré-terrer des rituels anciens, des légendes et peut être par des puissances cachées mais bien réelles tissées avec les intraterrestres.
Elles nous appellent à considérer les attachements plutôt que penser le sol comme une nouvelle dimension offerte aux techniciens de surface qui sauront en faire du foncier bien profond à protéger ou exploiter.
Elles nous appellent à replanter nos manières d’être. A leur rendre visite, à inventer des baptêmes du sol comme il existe des baptêmes de l’air (pas de panique il y aura des espèces hôtesses de terre pour nous indiquer les portes de sortie).
Les intraterrestres nous appellent à « décieliser » la langue, qu’elle soit à nouveau auto-chtone. Alors nous saurons être très heureux d’offrir un plateau de fruit de terre ou une choucroute de la terre, nous dirons pomme de ciel pour ne plus déprécier, en creux, les pommes de sol, etc.
Alors nous ne ferons pas seulement « ramener la nature dans nos vies» mais nous « ramènerons la mort dans la nature », nous mettrons sous pied non seulement la stratégie de « la ferme à la table » mais y adjoindrons « de la table à la ferme » en passant par le compost et les toilettes-humus.

